Ca tournait à l’idolâtrie. Sans doute la mort d’un homme de la stature de Jean-Paul II ne
peut-elle pas laisser indifférent. Mais l’émotion sincère, ou même la ferveur qui animaient les catholiques touchés par le décès du pape, a parfois tourné à l’idolâtrie. Certains en étaient à
espérer qu’il fût éternel. Dieu quoi ! Ou « demi-dieu » au moins.
D’autant que ce décès tant médiatisé faisait suite à un longue agonie qui a fait les choux gras des tenant d’un christianisme doloriste. Jean-Paul II
aurait été un exemple de force morale contre la souffrance. Parce que succomber à la souffrance serait une marque de faiblesse, le signe d’un manque de foi ? Quel exemple que ce pape qui
souffre en direct devant les caméras du monde entier ! Et chacun d’y aller de son commentaire sur un sourcil qui bouge, un rictus inhabituel, et même, juste après sa mort, sur la couleur que
prenait chaque heure son corps sans vie !
Mais que penser de l’image que donne de notre Eglise ce macabre show médiatique ? Quelle image donnons-nous de notre Eglise quand certains sont
tentés par une forme de déification d’un homme choisi, élu par d’autres hommes ? Qui peut croire que depuis quelques mois et encore plus de puis quelques semaines, c’est Jean-Paul II qui
gouverne l’Eglise ? On sait l’influence de la Curie romaine sur un pape valide. On peut imaginer ce qu’elle fut sur un homme malade puis agonisant.
D'ombre et de lumière. Certes l’ancien prélat polonais a régné un quart de siècle.
Un pontificat qui a marqué durablement l’Eglise et le monde. D’ombre et de lumière. Pèlerin infatigable, promoteur d’une foi joyeuse, Jean-Paul II a parcouru la planète pour y annoncer la Bonne
nouvelle, sa bonne nouvelle parfois. Ses discours radicaux sur les méfaits du stalinisme d’une part, du capitalisme sauvage d’autre part, ont donné du baume au cœur à toutes celles et ceux qui se
battent chaque jour pour une société plus juste, plus solidaire. Le souverain pontife a aussi pris des intiatives spectaculaires pour favoriser le dialogue entre les religions. Le pape a
également joué un rôle indéniable dans la chute des régimes totalitaires de l’est de l’Europe. Chacun, enfin garde en mémoire cette image particulièrement prégnante de l’évêque de Rome
s’entretenant intimement avec l’homme qui avait tenté de l’assassiné.
Mais, dans le même temps, le souverain pontife entretenait avec un homme comme l’ex général-dictateur Pinochet des relations plus qu’ambiguës. Il a
aussi ponctué ses prises de paroles et ses nombreux écrits de considérations, voire d’injonctions, morales qui ont choqué nombre de nos contemporains. Sur l’avortement – ou même seulement de la
contraception -, les divorcés remariés, ou encore l’homosexualité. Comment, s’agissant de l’avortement et de la contraception, accepter, au 20e siècle, qu’une Eglise dominée et dirigée pars des
hommes, tienne un tel discours officiel sur un des aspects les plus intimes, les plus existentiels de la vie des femmes ? Qui peut croire qu’une femme comme Simone Veil, rescapée
d’Auschwitz, n’a pas présenté sa loi sur l’avortement, animée par un sens moral aigu et une haute idée de l’être humain ? Quelle est la cohérence morale d’un discours qui condamne sans
détour l’avortement et l’euthanasie mais tolère – jusque dans le catéchisme – l’idée même, totalement antichrétienne –« Tu ne tueras point » - de peine de mort ?
J’ai un jour interviewé l’abbé Pierre qui rentrait d’un pays d’Amérique latine où il avait rencontré un prêtre qui vivait dans un de ces innombrables
bidonvilles qui existent sur ce continent. Le prêtre, confronté au quotidien aux grossesses imposées et au sida, avait dit en substance à l’abbé Pierre : « Quand vous verrez le
Saint-Père, dites lui, qu’ici, ça ne passe pas, ça ne peut pas marcher » ! Chacun sait combien l’intransigeance papale à l’égard de tout moyen de contraception, y compris le
préservatif, continue d’être mal perçue dans la pays pauvres, et en Afrique en particulier, continent ravagé par le sida.
Renouveau charismatique. Pour le militant d’action catholique que je suis enfin, la théologie « rigide » de Jean-Paul II a eu
très souvent tendance à réduire le souffle si frais et si bouleversant du Concile de Vatican II. La place accordée au Vatican et dans les nominations d’évêques à l’Opus Dei ont eu raison de
quelques-uns des espoirs nés avec Jean XXIII et Vatican II. La promotion – relayée par de nombreux évêques – du renouveau charismatique n’a en rien stoppé la désertification de nos églises. Elle
a, la plupart du temps, incité nombre de chrétiens à une repli sur eux-mêmes, quand nous sommes appelés à être « au cœur du monde ».
Il faudra bien, un jour – au moment où j’écris ses lignes, le successeur de Jean-Paul II n’a pas été élu – réfléchir aux réformes à engager, pour
donner de notre Eglise un image plus moderne, plus attentive à toutes les souffrances de note monde, pour la rendre plus démocratique, pour que les femmes puissent y exercer des responsabilités à
égalité avec les hommes. Il nous faudra parler, sans honte, de l’ordination d’hommes et de femmes mariés, et sans hypocrisie de la sexualité des prêtres.
Sans doute le nouveau pape, quel qu’il soit, y contribuera. Mais l’Eglise, le peuple des chrétiens, c’est d’abord
chacune et chacun de celles et ceux qui se reconnaissent dans la personne du Christ, fils de Dieu. Au delà de l’homme qui, aux yeux du monde en général et des médias en particulier, incarne
l’Eglise, l’avenir de celle-ci dépend d’abord de nous. <
Derniers Commentaires